L’été d’avant, il avait accompagné Mamée une ou deux fois à l’église du village. Il ne comprenait pas trop ce que c’était. Il aimait bien la forme du bâtiment. Bon, dedans, c’était sombre et froid. Mais les fenêtres en couleur étaient vraiment chouettes. Mais ce qui était plutôt rigolo, c’était la façon dont les grands se comportaient à l’intérieur. Il y avait au fond un type en robe qui n’arrêtait pas de parler et parfois qui chantait même. Sa robe était un peu bizarre, avec plusieurs couches de tissu et plusieurs couleurs. Ce n’était pas moche, mais il n’en avait jamais vu dehors. Et puis un truc vraiment étrange, de temps en temps on se levait, de temps en temps on se mettait à genou, et de temps en temps on devait s’asseoir. Et tout le monde faisait ça aux mêmes instants. À un moment, les gens sont sortis des bancs pour aller vers le bonhomme en robe pour manger un truc qu’il leur mettait directement dans la bouche. C’était vraiment un endroit bizarre une église. Il s’y passait des choses bien étranges. Il avait voulu accompagner sa grand-mère jusque vers le monsieur en robe, mais elle lui avait dit de l’attendre sur le banc, ce n’était pas pour les petits comme lui. Vraiment bizarre tout ça.

Quand il avait demandé à Mamée pourquoi on faisait tous ça dans une église, elle lui avait répondu que c’était pour prier Dieu.

« Ha, et c’est qui Dieu ?

- C’est lui qui a créé la terre on habite et toutes les choses qui nous entourent »

Waouh, fortiche le gars, a pensé le petit garçon.

« Et prier, ça veut dire quoi ?

- Heuuu, c’est lui demander des choses, lui dire des choses, mais dans sa tête. Mais tu apprendras tout ça bientôt, quand tu retourneras à l’école dans votre nouvelle ville, tu iras aussi au catéchisme et on t’expliquera tout. »    

Et là ça y était. Il allait enfin aller au catéchisme.

Au pied de la tour, de l’autre coté de la rue, il avait le cimetière. Et à l’angle du cimetière, on trouvait une épicerie. On dirait une supérette, aujourd’hui. L’enseigne était une chaine qui s’appelait La Ruche. C’est la jeune femme qui tenait ce commerce avec sa famille et qui habitait juste au-dessus, au premier étage qui faisait le catéchisme aux gosses du quartier. Elle était belle, et elle était douce. Et elle raconta au petit garçon et à ses camarades, une super histoire. C’était l’histoire d’un type qui marchait sur l’eau, qui multipliait les pains. Il parait que c’était un homme drôlement sympa avec tout le monde, mais encore plus avec les gens pauvres et malheureux. Bref c’était l’histoire d’un gars génial. Ça rappelait un peu au jeune garçon l’histoire de Noé, celui qui avait sauvé les animaux dans un bateau, une fois où il avait tellement plu que l’eau avait recouvert toute la terre.

Le catéchisme, c’était vraiment super. Il ne voyait pas trop le rapport avec l’église. On avait du lui dire que le gars en question était le fils de dieu, mais il avait zappé l’information. D’abord ça ne tenait pas debout puisqu’il était le fils de Marie et de Joseph. On ne peut pas avoir deux pères. Par contre il avait retenu que dans quelques mois, il aurait le droit de manger le truc comme les grands à la messe.

L’histoire ne se finissait pas trop bien. Parce que le type sympa, il était cloué sur une croix puis tué par des méchants romains. Apparemment c’était une sorte de soldats de l’ancien temps ces romains.

A l’école il n’y a que des garçons dans sa classe. Les filles sont dans une autre école, collée à la sienne, avec une cour séparée par une ligne jaune qu’il est interdit de franchir, comme sur la route en voiture. C’est pas terrible. Dans sa classe du cours préparatoire, dans son ancienne ville, les garçons et les filles étaient ensembles. C’était bien mieux, parce qu’en fait, il aime bien les filles, le jeune garçon.

La maitresse n’est pas méchante. Elle est un peu vieille. Mais surtout elle est toujours pressée. Le garçon de sept ans n’a pas vraiment appris à écrire, il a appris à dessiner les lettres des mots. Son écriture est magnifique. Mais il lui faut beaucoup de temps pour écrire avec application comme il le fait. Et ça ne convient pas à la maitresse. Alors il passe ses récréations dans la classe, pour finir son travail. Et puis, la maitresse lui dit que ce n’est pas grave s’il écrit moins bien, mais il faut aller plus vite. Et petit à petit, l’écriture du petit garçon est détruite. Mais il ne va pas plus vite pour autant. Il comprend vite, même très vite. Seulement, pour construire une réponse, il réfléchit longtemps, il étudie les diverses possibilités, il invente même souvent des solutions originales, mais ça prend du temps. Et la maitresse n’en a pas. Alors ça ne va pas.

Et l’école n’a plus rien de drôle. Comme c’est un enfant lent, bien qu’il soit toujours troisième au classement mensuel, la maitresse lui fait passer des tests avec un psychologue. Et là, c’est vraiment le pied, c’est absolument génial ces tests. C’est même tellement bien qu’il les fait tous, jusqu’à ceux réservés pour les grands du CM2, alors qu’il n’est qu’un petit du CE1. Il en aurait bien fait encore, mais le psychologue lui a dit qu’il n’en avait plus.

Puis il est retourné dans sa classe. Il est resté lent. Et il a perdu à jamais sa belle écriture.

Il a commencé à faire froid. Il est même tombé quelques flocons de neige. Il est inquiet pour Pitou qui vit dehors, parque la maison de campagne elle est fermée quand ils n’y sont pas. Mais cette fois, c’est vraiment promis. On ramènera le chat au prochain voyage. Il est fou de joie.

Son cœur bat la chamade. Il est dans la dauphine qui remonte la rue où se trouve leur maison. Il va bientôt descendre de la voiture et retrouver son chat, cet être dont il est si proche. La voiture s’arrête. Son père en descend pour ouvrir le portail.

« C’est bizarre, je n’ai pas vu Pitou, dis ce dernier. Pourtant il est toujours là dès qu’on arrive, d’habitude. »

Un soupçon d’angoisse gagne le jeune garçon, mais sans plus. Son père rentre la voiture dans la cour de la maison. On décharge la voiture, puis le petit garçon part à la recherche de son chat. Son père va fermer la barrière. À ce moment un voisin qui les a vu arriver se dirige vers son père. Ils parlent à voix basse quelques minutes. Puis son père vient vers lui, le visage défait.

Une étreinte profonde poigne progressivement le cœur du petit garçon. Il comprend ce que le voisin vient de dire à son père. Et son père lui explique qu’il ne reverra plus Pitou. Il a été tué par une voiture, et le voisin l’a enterré.

On lui a bien dis qu’un de ses grands-pères était mort, mais il avait deux ans, alors il ne s’en souvenait pas. Cela restait une chose abstraite la mort. Mais là, il venait d’y être confronter pour la première fois de sa vie consciente. Il a pleuré tout le dimanche puis tout le voyage de retour. Et il a gardé pour toujours une boule, un nœud au fond de son cœur. Des dizaines d’années plus tard, devenu homme, il sentirait encore une émotion sourde poindre du tréfonds de son âme à l’évocation de son petit chat, qui avait grandit à ses cotés, qui avait partagé de l’affection avec lui, qui était son copain des jours gais comme des jours sombres.

Une grande solitude de l’âme envahit pour longtemps le petit garçon de sept ans.