Lui, a validé sa quatrième année de pharmacie. Il est fonction d’interne, et en ce début d’année universitaire il étudie notamment en biochimie toutes les anomalies congénitales du métabolisme. Il ne dit rien, serre les dents et apprend …

On vient de diagnostiquer chez son père, à elle, des polypes malins au niveau du colon. On opère.

L’hiver est froid, la neige abondante. Les déplacements sont devenus difficiles. Le ventre est rebondi. Premières contractions, direction la maternité. Fausse alerte. Ils sont jeunes, c’est le premier bébé, ils sont inquiets. On les rassure.

Quelques jours plus tard, nouvelles contractions. Plus régulières. Plus intenses aussi. Ils hésitent. C’est le soir. Finalement ils y vont. A l’accueil, regard un peu dubitatif, voir légèrement goguenard. Mais c’est le soir. Les routes sont blanches. La neige est décidément abondante cette année, 1984. Alors on décide de la garder. On l’installe en salle de travail. Après une petite heure d’observation, on l’invite, lui, à rentrer chez lui. Certes le travail à commencé, mais on est encore loin du compte. Le col ne présente qu’un tout début d’ouverture. Et pour un premier, ça risque d’être long. Il veut rester, mais on insiste. On lui promet, toujours avec un petit sourire en coin, de le rappeler si les choses évoluent.

Tant bien que mal, il parvient à dormir un peu. Petit matin, il fonce. On lui dit que ce n’est pas encore le moment. Repassez plus tard. Il revient dans la matinée. Le travail est bel et bien là, mais il est peu efficace. Et elle souffre. Elle a eu droit à de la morphine. C’est son premier shoot. Elle apprécie. Début d’après-midi, enfin le travail devient productif. Le col de l’utérus s’ouvre.

15h30, il manque de défaillir, inquiétant quelques secondes les sages femmes qui lui disent en rigolant qu’elles ne sont pas là pour lui. Après quelques secondes sur le ventre de sa maman, le bébé est lavé, on lui injecte un antidote de la morphine, on mesure, on pèse, on compte. Tout y est, il ne manque rien, ça braille. Et on lui met un petit bout de fille dans les bras. La pièce irradie. Ils ne sont que trois. Des instants comme ceux-ci se vivent. Il n’y a rien à en dire. Ils sont infinis.

Et puis la vie reprend ses droits. Le bébé est emmené en nurserie, pas longtemps, c’est promis. La jeune maman doit encore expulser le placenta. Puis elle est ramenée dans sa chambre. Son trip à la morphine touche à sa fin. Elle est heureuse.

Téléphone aux uns et aux autres, photos, bref, une naissance.

Tout les deux ont échangé des cadeaux. Il  a été surpris, enchanté, il ne s’y attendait pas. Elle lui a offert un porte document. Plus de quinze ans, il l’utilisera. Jusqu’à son usure maximum. Et il l’a toujours, même s’il ne l’utilise plus. De nombreuses années plus tard.

A la sortie de la maternité, ses parents à elle leur ont proposé de passer quelques jours chez eux. Lui a repris le chemin de la fac et de l’hôpital. Puis ils rentrent, une de plus, chez eux. Ils ont changé de vie. Ils ont changé de statut. Ils n’avaient qu’eux en charge. Ils ont désormais à prendre soin d’un petit être. Un petit être fragile, tout petit. Mais que c’est bon.

Un fond d’angoisse est là. Ils ne sont plus de simples étudiants en charge d’eux-mêmes. D’un coup, ils ont basculé dans l’univers des adultes responsables. C’est sa dernière année d’étude. Il ne doit pas se louper comme cela lui est déjà arrivé si souvent.

Son père, à elle, semble aller mieux. Elle a soutenu son mémoire réécrit au standard universitaire, insipide, sans saveur, mais aux normes pour la plus grande satisfaction des vieux barbons. Elle travail avec son père à la réalisation de documents commerciaux pour une boite de vente par correspondance de truc un peu ésotérique. Ça tourne petitement, mais ça satisfait au minimum nécessaire. Avec son salaire de fonction d’interne à lui, et son activité à elle ils s’en sortent.

Il lui demande quand elle va s’installer comme psychologue, maintenant qu’elle à son diplôme. Mais avec le bébé, et la petite activité avec son père, qu’elle ne veut pas laisser tomber, pour lui, pour son père, elle répond qu’on verra plus tard.

Février, il l’emmène pour trois jours de ski à Tignes. Ils ont confié la petite qui a deux mois et demi à ses parents à elle. Il a voulu lui faire plaisir. Mais il a été un peu précipité. Il ne s’est pas rendu compte qu’elle se remettait tout juste de l’accouchement. Et elle, pour lui faire plaisir, a accepté.

De retour, ils ont conclu qu’ils ne seraient pas près de se séparer à nouveaux de leur choupinette.

Pâques,  nouvelles aventures. A cette époque là, son père à lui vit en Algérie, avec sa jeune épouse et ses deux jeunes enfants. Il lui a demandé d’aller présenter leur petite fille à son père, à Alger, et elle a accepté. Ils prennent l’avion à Lyon. Les hôtesses sont aux petits soins.

Ils restent une quinzaine de jours là-bas. Elle y est manifestement mal à l’aise. Elle se ferme. Il le voit bien. Mais il ne comprend pas vraiment pourquoi. Il est vrai que la jeune femme de son père semble moins enjouée qu’autrefois. Lui n’a pas la sensation de se sentir mal, même si bien que devenu lui-même père, il ne lui semble pas que son propre père porte sur lui un regard différent d’avant. Mais il y est habitué.

Plusieurs fois il la questionnera sur son mal être, à elle. Mais elle refusera de répondre.

Ce n’est que plus tard, après leur retour, qu’elle lui dira qu’il était un autre. Pendant ce séjour. Il comprend mal. Il n’a pas conscience de ce phénomène.

Toujours testar, il met en péril son année sur un coup de tête pendant un examen. In extrémis, son mentor, le doyen de la fac rattrape le coup, négocie avec le prof de la discipline en cause. Et après des excuses en bonnes et dues formes, l’année est validée. Ne reste plus qu’à faire la thèse d’exercice et il aura son diplôme de docteur en pharmacie. Il commence à construire mille projets d’avenir.

A la fin de l’été, son père, à elle, commence à présenter des troubles de cohérence dans la pensée et à souffrir de terribles maux de tête.