Et puis, à un moment donné, la voiture atteint le sommet d’une côte. Et là, un grand panorama se découvre. C’est la première fois de sa vie que le petit garçon est saisi par la beauté d’un paysage. Devant lui, une descente plus ou moins vallonnée. Mélange de prairie d’un vert chatoyant et de forêt de sapin d’un vert bleuté. Sur une colline, un peu à droite, il y a une chapelle. Il ne sait pas encore qu’on appelle ainsi ce type de construction, mais il le trouve beau, ce bâtiment. Plus loin, à perte de vue, une grande plaine, toute plate, avec devant lui des petits lacs. Enfin, la plaine est grande pour ses yeux de sept ans. Tout au fond, derrière la plaine, il y a encore plein de montagnes, encore plus hautes que ce qu’ils viennent de traverser dans leur dauphine. Elles aussi, elles sont belles ces montagnes. Il ne se lasse pas de ce spectacle. Au bout de la plaine, au pied des montagnes on aperçoit une ville. Elle aussi semble belle. En approchant, en traversant la plaine, il voit apparaitre quatre tours, comme celle où ils habitent.

C’est là qu’il veut venir habiter, dans cette ville magnifique, dans ces montagnes magnifiques, pleines de beaux sapins et de belles prairies.

Et pour une fois, il a le sentiment que la chance est avec lui. Parce que quand il dit que c’est là qu’il veut habiter, on lui répond que ça tombe bien. Parce que c’est dans cette ville que son papa va devenir professeur. Il aurait bien aimé rester là où ils habitent, dans la grande ville, son père. Il aimait bien le lycée ou il faisait des cours à des très grands élèves, qui préparaient des concours. Le jeune garçon ne comprenait pas bien ce dont il s’agissait. Juste que son père n’était pas trop content de ce retrouver dans ce qu’il appelait un trou perdu. Mais lui, l’enfant, pour une fois, étrangement, se rend compte que c’est son choix à lui qui l’emporte. On ne lui a bien sûr pas demandé son avis. Mais c’est quand même cet avis qui gagne. Il comprend que d’autres ont décidé à la place de son papa, et ont décidé comme lui, l’enfant, celui qui doit obéir, qui doit suivre, avait envi. Et ça, c’est un truc nouveau. Et pour le coup, il en est vraiment content.

Mais pour l’heure, ce n’est qu’une visite, pour voir l’endroit. Ce n’est que le tout début de l’été. On ne reviendra habiter là qu’à l’automne. Eté, automne, il n’en saisit pas encore très bien toute la signification. Juste qu’il va encore falloir patienter de long mois dans cette maison, à la campagne. Où il n’y a que des vaches. Où les enfants des paysans travaillent et n’ont pas le temps de jouer. Où il faut aussi travailler en aidant papa à nettoyer plein de choses salles. Mais où heureusement il y a aussi Pitou. Et puis, comme on va changer d’appartement ensuite, peut-être que l’on emmènera le jeune chat avec nous, dans la nouvelle ville. Il faut dire que la nouvelle ville, où ils iront habiter est loin. Elle est deux fois plus loin de la grande ville que leur village de campagne, mais en étant de l’autre coté. A l’aise en calcul, le jeune garçon a vite compris que cela voulait dire que les voyages seraient trois fois plus longs. Et vu qu’ils étaient déjà longs avant, peut-être qu’ils iraient moins souvent à la maison de campagne. C’est pour ça qu’il faudrait prendre Pitou avec eux dans leur nouvelle ville.

Durant l’été, Mamée est venue, à la maison de campagne. Comme l’été d’avant, elle est restée tout un mois entier, un long mois. C’est super. Elle est venue en train depuis Paris. Il a compris qu’elle n’est pas restée en Algérie. Comme eux, avec sa Mamée, son oncle, sa tante et ses cousines ont aussi quitté l’Algérie. Mais eux ils habitent à Paris, c’est là qu’ils ont été envoyé. Ils n’ont pas eut le choix. Et Mamée a continué à habiter avec eux, comme en Algérie. Il est triste de ne plus la voir très souvent, cette Mamée, mais là elle habite carrément chez eux. Pour tout un mois, un mois entier, et ça c’est quelque chose de chouette. Elle va être rien qu’avec eux.

Ils sont allés l’attendre à la gare du bourg voisin de leur village. La ligne de chemin de fer n’est pas encore électrifiée et le train est tiré par une grosse locomotive à vapeur. Une locomotive qui crache plein de vapeur, de fumée et qui fait beaucoup de bruit quand le train arrive.

Il guette les wagons. Observe les gens qui descendent. Et puis tout à coup, ça y est, il la voit, habillée tout en noir, avec un grand chignon derrière la tête. Et un grand sourire aux lèvres. Et aussi une grande valise. Elle est magique cette valise. Son père la prend, pour la porter à la voiture. Le garçonnet s’est précipité dans les bras de sa grand-mère, mais en gardant un œil sur la valise. Il voudrait bien qu’on l’ouvre maintenant, mais son père le rembarre. Ce n’est pas le moment.

Mais à peine arrivés à la maison, Mamée demande au père du jeune garçon de lui porter sa valise dans sa chambre. Et quelques minutes plus tard, Mamée revient dans la grande pièce les bras chargés de cadeaux. Elle lui tend un paquet. Il s’empresse de l’ouvrir. Il y a deux magnifiques modèles réduits de voiture de l’ancien temps. Ce sont des voitures qui existaient quand Mamée était petite fille. Aujourd’hui, on en voit plus des comme ça sur les routes.

Il a grandi maintenant. Il va entrer au CE1. Il a compris le cycle de la vie. On nait, de bébé on devient enfant. On grandit pour devenir parent. Et puis après on devient vieux et on meurt. Il a appris qu’un de ses grands-pères était déjà mort, quand il était tout petit, qu’il avait deux ans. Ce n’est pas juste, il ne se souvient pas de ce grand-père. C’était le père de son père, et il s’appelait Papi. L’autre grand-père, le père de sa mère, c’est Pépé, le boulanger. Il est bien vivant lui.

C’est la fin de l’été. Mamée est repartie pour Paris. Ils l’ont raccompagnée jusqu’à la gare. Et même, le super grand truc, ils sont montés dans le train avec elle, pour faire un bout de voyage. Juste pour le plaisir du train. Avec son père et sa sœur, ils ont accompagné Mamée jusqu’à la gare suivante. Pas pour tout le voyage, il dure presque toute la journée. A la deuxième gare ils sont descendu, ils ont fait au revoir à Mamée qui avait ouvert la fenêtre, pendant que le train redémarrait et filait à  nouveau vers Paris.

Une fois le train parti, ils ont traversé les voix pour aller de l’autre coté et attendre le train qui les ramènerait à la gare du bourg où ils avaient laissé la dauphine.

Enfin, l’heure du départ avait sonné. On allait partir pour la nouvelle ville. On n’emmenait pas le chat tout de suite. Parce qu’on reviendrait encore tous les dimanches jusqu’à l’hiver, malgré la longueur du voyage.

Mais c’était promis. Pour l’hiver, Pitou viendrait avec eux, à leur nouvel appartement. Il était content. Surtout qu’en plus il habiterait encore dans une tour. Pas tout en haut, au dixième étages, ça s’était dommage, mais ils seraient quand même au septième. Malgré tout, ce serait bien pour voir loin, pour voir la ville, depuis chez eux.