L'heure éternelle (7)
Par Quidam LAMBDA le lundi 21 avril 2008, 00:41 - L'heure éternelle - Lien permanent
Des chemins entrevus, des possibles, l’homme de cinquante ans
s’interroge. Avec un léger fond d’angoisse. Il a entrepris d’explorer ces
différentes voies. Dans une semaine, il va prendre l’avion pour la
Nouvelle-Calédonie. Ce n’est pas un départ. Enfin, pas encore. Juste une
exploration.
Il s’est débrouillé pour trouver une justification professionnelle à ce voyage. Et il a même réussi à obtenir un ordre de mission de son université. Un projet de réforme en cours dans les études de santé. Alors il va aller voir, à Nouméa, si là-bas, à l’université de Nouvelle-Calédonie ils seraient intéressés par une association avec sa Faculté dans le cadre de cette réforme. Il pourrait s’occuper de la mise en place de son volet pharmacie. Pour l’heure, à Nouméa, il n’y a comme possibilité d’études en santé que la préparation aux concours de médecine, dentaire et maïeutique. La suite des études, après les concours, se fait en métropole. La réforme a prévu d’intégrer aux trois précédents la préparation au concours de pharmacie. Il a prévu d’autres rencontres aussi, avec des responsables des administrations locales. Histoire d’explorer diverses pistes pour trouver un job sur place. Au cas où. S’il décidait que là-bas est un des possibles devant être approfondi plus avant.
Sept mois se sont écoulés depuis le typhon qui cinq jours durant
a balayé son âme. Pas à pas, avec une nouvelle perception des choses, un regard
plus lointain, il s’est un peu remis en route sur le chemin de la vie. Il sait
qu’il est encore loin des eaux calmes. Les mers de sérénité ne sont pas encore
pour maintenant, si tant est qu’il les atteigne un jour. Mais il avance,
néanmoins. À pas comptés.
Il est allé voir quelqu’un. On le lui avait conseillé. Elle, en
particulier, pensait qu’il le devait. Alors, pour Elle, il y est allé. Il était
septique. Il l’est toujours. Mais il continu à y aller. Toujours pour Elle. Pas
pour lui faire plaisir, où quelque chose de cette ordre. Non. Juste parce que
Elle pense que ça lui est nécessaire. Et parce que, d’une certaine façon, même
s’il ne le clame pas, il pense lui dire combien compte pour lui, ce que, Elle,
pense.
Pourtant, entre eux, le fil d’or qui persiste lui semble de plus
en plus ténu. Il a l’impression qu’Elle s’évertue à le rompre, avec difficulté,
mais avec obstination. Il a aussi le sentiment, que c’est sur une erreur que
repose cette persévérance à vouloir dissoudre le fil d’or.
Ils ont eu deux filles. Et la vie leur a échappée. Enfin la
partie de vie qui aurait dû leurs appartenir en propre, à eux
deux.
L’ainée de leurs filles, s’est trouvée englobée dans leur
relation. De binaire, qu’elle aurait dû être, leur relation est devenue
tripartite. Leur fille, du coup, n’a pu, non plus, avoir de relations duales
avec chacun de ses parents.
Il pense connaître l’explication, où du moins une part de
l’explication, mais il n’est sûr de rien. Leur seconde fille, elle, a échappé
au phénomène. Mais elle en a été le témoin. Un témoin d’une empathie rare entre
sœur. Il en est résulté une relation forte, empreinte de douceur, de prévenance
et de sensibilité pas toujours très fréquente entre sœurs. Elle a pris soins de
sa grande sœur autant que de ses parents.
Ils se sont rencontrés, chacun déjà porteur d’un lourd fardeau
légué par le hasard de la vie.
Quand elle a fait sa connaissance, il lui a parlé, de lui, de
son histoire, de sa vie. Elle a pensé, à ce moment là, lui a-t-elle dit
beaucoup plus tard, vingt et un ans plus tard, quand elle a décidé de
s’éloigner de lui, qu’elle pourrait le sauver, par son amour.
Sur le long chemin de la vie, de plaies et de bosses, il a
progressé sans jamais penser devoir être sauvé. Les sentiers ont été rudes, les
pentes raides. Il a parfois, souvent, trébuché. Il s’est remis debout,
toujours, pour poursuivre sur ce chemin, laborieux, de la vie.
Elle a été désappointée de ne pouvoir le sauver comme elle
l’avait imaginé. Et pourtant. Elle n’a pas pris la mesure de ce que son amour
lui avait apporté, à lui. Elle n’a pas perçu le chemin qu’il a parcouru, et ce
que sa présence, à elle, lui a apporté de forces sur ce parcours. C’est du
moins son sentiment, à lui, aujourd’hui.
En retour, il l’a aimé, autant qu’il lui a été possible. Autant
qu’elle l’a accepté, a-t-il envie de dire.
Elle lui a parlé, aussi, d’elle, de sa vie. Enfin, en partie du
moins. Il l’a questionnée. Beaucoup, souvent. Mais sa parole a souvent été
réservée. De ses parents, à elle, de sa famille, elle a un peu parlé.
D’événements, de faits, il a été question. Mais finalement, d’elle, de son
vécue, de son âme, à elle, elle n’a que très peu dit. Il a respecté sa réserve,
ses silences.
La vie n’a pas été clémente avec eux. Leur première fille vite
venue, ils ont vu disparaitre son père à elle. Un homme rare. Qu’il a eut juste
le temps d’aimer. D’aimer plus que son propre père même. Puis dans une sorte de
compensation universelle, ils ont mis au monde leur deuxième fille. Et elle,
jeune femme de vingt-six ans, s’est retrouvée, seule, dans une sorte de tête à
tête face à sa propre mère …
Sa présence à lui n’a rien pu y faire. Il n’a pu qu’assister,
impuissant, au cycle des évènements, à ses tourments, à elle. Voir leur
première fille, prise dans des rets. Tenter de la préserver, cette petite, de
les préserver, l’une et l’autre, autant que faire ce peut.
Quelques semaines ont passé. Il est en Nouvelle-Calédonie à
présent. Son angoisse est là. Bien présente. Surtout le matin, au réveil. Plus
tard, dans la journée, elle s’estompe. Elle s’estompe,
seulement.
Il a construit ses possibles de toute pièce. Dans une démarche
purement intellectuelle. Pour tenter de s’éloigner du typhon de l’âme. Il y est
parvenu. A repousser les abysses. Pour le moment.
Mais, il est bien obligé de prendre la mesure de l’écart entre
un possible imaginaire et la réalité de la vie. La question n’est pas tant de
trouver un endroit où porter son fardeau. Le poids sur les épaules est partout
le même. Elle est plutôt de trouver quand, et surtout comment, le déposer, ce
fardeau. Le où, est finalement d’assez peu d’importance.
Et pour l’heure, si ses épaules sont en Nouvelle-Calédonie, son âme est toujours là où sont ses filles. Là où elle est, Elle.
