Sept mois se sont écoulés depuis le typhon qui cinq jours durant a balayé son âme. Pas à pas, avec une nouvelle perception des choses, un regard plus lointain, il s’est un peu remis en route sur le chemin de la vie. Il sait qu’il est encore loin des eaux calmes. Les mers de sérénité ne sont pas encore pour maintenant, si tant est qu’il les atteigne un jour. Mais il avance, néanmoins. À pas comptés.

Il est allé voir quelqu’un. On le lui avait conseillé. Elle, en particulier, pensait qu’il le devait. Alors, pour Elle, il y est allé. Il était septique. Il l’est toujours. Mais il continu à y aller. Toujours pour Elle. Pas pour lui faire plaisir, où quelque chose de cette ordre. Non. Juste parce que Elle pense que ça lui est nécessaire. Et parce que, d’une certaine façon, même s’il ne le clame pas, il pense lui dire combien compte pour lui, ce que, Elle, pense.

Pourtant, entre eux, le fil d’or qui persiste lui semble de plus en plus ténu. Il a l’impression qu’Elle s’évertue à le rompre, avec difficulté, mais avec obstination. Il a aussi le sentiment, que c’est sur une erreur que repose cette persévérance à vouloir dissoudre le fil d’or.

Ils ont eu deux filles. Et la vie leur a échappée. Enfin la partie de vie qui aurait dû leurs appartenir en propre, à eux deux.

L’ainée de leurs filles, s’est trouvée englobée dans leur relation. De binaire, qu’elle aurait dû être, leur relation est devenue tripartite. Leur fille, du coup, n’a pu, non plus, avoir de relations duales avec chacun de ses parents.

Il pense connaître l’explication, où du moins une part de l’explication, mais il n’est sûr de rien. Leur seconde fille, elle, a échappé au phénomène. Mais elle en a été le témoin. Un témoin d’une empathie rare entre sœur. Il en est résulté une relation forte, empreinte de douceur, de prévenance et de sensibilité pas toujours très fréquente entre sœurs. Elle a pris soins de sa grande sœur autant que de ses parents.

Ils se sont rencontrés, chacun déjà porteur d’un lourd fardeau légué par le hasard de la vie.

Quand elle a fait sa connaissance, il lui a parlé, de lui, de son histoire, de sa vie. Elle a pensé, à ce moment là, lui a-t-elle dit beaucoup plus tard, vingt et un ans plus tard, quand elle a décidé de s’éloigner de lui, qu’elle pourrait le sauver, par son amour.

Sur le long chemin de la vie, de plaies et de bosses, il a progressé sans jamais penser devoir être sauvé. Les sentiers ont été rudes, les pentes raides. Il a parfois, souvent, trébuché. Il s’est remis debout, toujours, pour poursuivre sur ce chemin, laborieux, de la vie.

Elle a été désappointée de ne pouvoir le sauver comme elle l’avait imaginé. Et pourtant. Elle n’a pas pris la mesure de ce que son amour lui avait apporté, à lui. Elle n’a pas perçu le chemin qu’il a parcouru, et ce que sa présence, à elle, lui a apporté de forces sur ce parcours. C’est du moins son sentiment, à lui, aujourd’hui.

En retour, il l’a aimé, autant qu’il lui a été possible. Autant qu’elle l’a accepté, a-t-il envie de dire.

Elle lui a parlé, aussi, d’elle, de sa vie. Enfin, en partie du moins. Il l’a questionnée. Beaucoup, souvent. Mais sa parole a souvent été réservée. De ses parents, à elle, de sa famille, elle a un peu parlé. D’événements, de faits, il a été question. Mais finalement, d’elle, de son vécue, de son âme, à elle, elle n’a que très peu dit. Il a respecté sa réserve, ses silences.

La vie n’a pas été clémente avec eux. Leur première fille vite venue, ils ont vu disparaitre son père à elle. Un homme rare. Qu’il a eut juste le temps d’aimer. D’aimer plus que son propre père même. Puis dans une sorte de compensation universelle, ils ont mis au monde leur deuxième fille. Et elle, jeune femme de vingt-six ans, s’est retrouvée, seule, dans une sorte de tête à tête face à sa propre mère …

Sa présence à lui n’a rien pu y faire. Il n’a pu qu’assister, impuissant, au cycle des évènements, à ses tourments, à elle. Voir leur première fille, prise dans des rets. Tenter de la préserver, cette petite, de les préserver, l’une et l’autre, autant que faire ce peut.

Quelques semaines ont passé. Il est en Nouvelle-Calédonie à présent. Son angoisse est là. Bien présente. Surtout le matin, au réveil. Plus tard, dans la journée, elle s’estompe. Elle s’estompe, seulement.

Il a construit ses possibles de toute pièce. Dans une démarche purement intellectuelle. Pour tenter de s’éloigner du typhon de l’âme. Il y est parvenu. A repousser les abysses. Pour le moment.

Mais, il est bien obligé de prendre la mesure de l’écart entre un possible imaginaire et la réalité de la vie. La question n’est pas tant de trouver un endroit où porter son fardeau. Le poids sur les épaules est partout le même. Elle est plutôt de trouver quand, et surtout comment, le déposer, ce fardeau. Le où, est finalement d’assez peu d’importance.

Et pour l’heure, si ses épaules sont en Nouvelle-Calédonie, son âme est toujours là où sont ses filles. Là où elle est, Elle.