Il avait quitté les dernières maisons de la vallée quatre jours plus tôt. Le vieil homme n’était plus très loin de son but. Six mois avant, il avait enterré sa femme, ou son ex-femme, il ne savait plus très bien, de plus en plus souvent, son esprit s’embrouillait et il peinait à distinguer se qui était la réalité de ce qui était dans son imaginaire. Ses filles étaient à leur tour devenue grand-mères. Ça, il en était sûr. La vie suivait son rythme, immuable, sur l’échèle du temps. Il n’y a que pour les vivants que ce rythme était en constante accélération. Ces dix dernières années avait été pour lui aussi rapides que cette dernière année pour son arrière petit fils de neuf ans.

Il  s’assit sur un rocher, pour reprendre un peu son souffle. Il  y avait l’âge et l’effort, mais il y avait aussi l’altitude. Et puis, il avait tout son temps. Il était là aussi pour son plaisir. S’emplissant du silence, goutant sur la peau de son visage, maintenant parcheminée et creusée de multiples sillons, la douceur des rayons du soleil transperçant l’air vif et piquant de la haute montagne, il entendit quelques chuintements, puis comme un petit sifflement, sur sa gauche, légèrement en arrière. Dans un mouvement lent de rotation de tout son corps, le vieil homme pivota légèrement. Et se tournant, il aperçût deux petits mammifères. Il aurait su les reconnaître autrefois. Mais là encore, son esprit s’obscurcit. Étaient-ce des marmottes, à moins que ce ne fût des petits marsupiaux. Incapable de le dire, il s’emplit cependant du délice de cette vision de la vie, capable de s’accommoder de tout lieu, de toute condition.

Dix minutes, une demi-heure, une heure, il ne saurait le dire, mais pour sûr, il avait savouré chaque instant de cette pose. Plein d’une énergie renouvelée, le cœur léger, malgré le poids des années, il reprit son cheminement. La montagne était belle, comme toujours. Depuis la veille, il avait déjà dépassé la limite supérieure de la végétation. Il n’y avait, entre les rochers, aux pieds des éboulis, que mousses, lichens et quelques rares graminées, accrochées là, courbées par les vents plus ou moins fort et quasi constant. Mais il apercevait en contrebas, à plusieurs centaines de mètres, la belle forêt qu’il avait traversée deux jours plus tôt. En face de lui, à ce qui semblait le bout du sentier, se dressait un majestueux mont, massif, tout en nuance de gris, de bleus et de blancs. On distinguait même assez bien le glacier qui y prenait naissance, ensuite caché par une relevée de terrain, puis réapparaissant plus loin et faisant un grand virage pour enfin prendre le chemin descendant vers la vallée. En réalité, ce n’était pas encore le bout du sentier, ce n’était qu’une illusion. Celui-ci se poursuivait après un virage, contournant une butte.  

Cheminant paisiblement, il songeait à ce qu’avait été sa vie. Il en était satisfait. Ni mieux, ni moins bien qu’une autre, se disait-il. Elle avait été, avec ses moments de bonheur, de tristesse. Avec ses doutes. Et quelques certitudes, qui c’étaient réduites comme peau de chagrin au fil des ans. Elle avait été vécue. Pleinement. Et c’est l’âme en parfaite quiétude qu’il avançait, doucement, un pas après l’autre.

Au détour du sentier, il aperçut le col, à quelques centaines de mètres. Haut dans le ciel, trois rapaces,  deux tourbillonnaient dans une sorte de poursuite. Le troisième était en vol stationnaire. Puis soudain, ayant parcouru encore quelques mètres de plus, il vit le rapace fondre comme une pierre en direction du sol puis disparaître derrière le col.

Une bonne vingtaine de minutes, et puis il arriva enfin au sommet du col. La vue sur l’autre vallée, était sublime. Le soleil pale, de cette fin d’automne, faisait jaillir des milliers d’étincelles de feu, allant du jaune au presque rouge, sur les flans des sommets voisins.

Le sentier assez peu tracé, le coin était en fait fort peu visité, redescendait de façon un peu abrupte vers la seconde vallée. Mais ce n’était pas un souci. Le vieil homme quitta le sentier pour en suivre un autre à peine marqué. C’était d’ailleurs plus une piste animale, une esquisse de sentier tracé par le passage répéter de quelque mammifère. Entre le col et la paroi presque verticale du pic qu’il avait devant lui, une pente douce, un peu plus herbue courrait sur quelques centaines de mètres et se terminait par un aplat adossé à un léger surplomb de la paroi du pic. C’est là que le vieil homme avait choisi de venir s’installer. Il avait repérer ce coin depuis de nombreuse années déjà, et il aimait y venir. Face au soleil déclinant, l’endroit était un lieu de paix. Il ne savait plus vraiment de quelle montagne il s’agissait. C’était les Alpes, du moins des Alpes. Mais celles d’Europe, celles de Nouvelle-Zélande, à ce moment là, il eut été bien incapable de le dire.

2047. La terre avait frôlé la catastrophe. Mais trois décennies plus tôt, l’homme avait enfin pris la mesure de son inconséquence. Mettant en œuvre son génie technologique, non seulement il avait stoppé ses émissions de gaz à effet de serre en à peine cinq ans, mais il avait aussi mis au point des systèmes de captation du CO² et du méthane de l’atmosphère. En une petite dizaine d’année, il était parvenu à rétablir l’équilibre atmosphérique antérieur à l’air industrielle. Mécaniquement, la température moyenne de la planète était redescendue de deux degré. Durant les quinze dernières années, la banquise arctique s’était reconstituée et partout dans le monde, les glaciers de montagne avaient inversés leur marche. Cessant leurs reculs, ils progressaient à nouveau en direction des vallées.

Depuis quatre ans, les précipitations, en montagne avaient cru de façon significative. L’aplat, qu’avait choisi le vieil homme, était situé non loin du début du glacier associé au pic. L’aplat, entouré de plusieurs affleurement rocheux formait presque une cuvette. D’année en année, le vieil homme avait vu les neiges éternelles de rapprocher de son aplat. Elles n’en étaient plus qu’à quelques mètres, et les prévisions météorologiques annuelles prévoyaient un hiver aux précipitations particulièrement abondantes.

Épuisé par son ascension, mais heureux, le cœur léger, le vieil homme s’emmitoufla dans son sac de couchage. S’adossant à la paroi rocheuse, il se prépara un thé, bien chaud. Il le but lentement, laissant couler la douce chaleur dans son corps, tout en grignotant une barre énergétique. Il n’avait pas très faim pour tout dire. Sa tasse à moitié vide, il la compléta de rhum. Se remplissant de la paix des montagnes, de leur infinie immensité, le vieil homme contemplait le soleil bas, de plus en plus proche de l’horizon. Sur sa droite, un front nuageux s’avançait, lentement. Il se refit un thé, qu’il mélangea à nouveau avec du rhum. Il en but ainsi plusieurs tasses, jusqu’à ce que le soleil finisse par disparaître.

C’est dans une douce euphorie, la deuxième flasque de rhum presque vides, que le vieil homme s’allongea, bien au chaud dans son duvet de montagne, sur le lit de mousses qu’il avait préparer plus en avant dans l’après-midi, au pied de la grande paroi rocheuse en léger surplomb. Progressivement, l’euphorie, se mua en un sommeil paisible. Sans qu’il en perçoive vraiment la transition. Son esprit était empli d’images de sa vie. Il voyait ses filles, petites, faire leur premiers sourires, puis leurs premiers pas. Il les voyait plus grandes, parfois tristes, souvent gaies. Il voyait ce moment de douceur printanière, adossé à une dune de sable, au bord de la mer, sa femme dans ses bras, tout deux regardant leurs filles essayer de tremper le bout des orteils dans l’eau d’avril. Il voyait ses petits-enfants, il ne se souvenait plus bien, s’il s’était agit de photo, ou s’il avait vraiment vécu ces instants à leur coté, mais eux, il les voyait bien, leur image était claire dans sa tête.

Le front nuageux avait progressé. Les nuages étaient lourds et épais. Le froid vif en cette fin d’automne. Quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Le vieil homme était déjà profondément endormi. D’abord éparse, les flocons se firent plus denses, tombant avec régularité. Après ses petits-enfants, ce furent les images de ses arrières petits-enfants qui défilèrent à leurs tours dans son esprit.

La chute de neige s’intensifia, une couche d’une dizaine de centimètres recouvrait maintenant la l’essentiel de l’aplat, ainsi que la majeure partie du vieil homme allongé, dormant. Seule sa tête, engoncée dans la capuche du duvet émergeait encore, protéger par le surplomb rocheux. Un peu comme dans un kaléidoscope, les images continuèrent à défiler dans son esprit, mais en mélangeant parfois des événements de sa vie sans liens directes entre eux, ni continuité chronologique. Il vit la mer, un voilier, un jardin, des enfants jouant et courant, des étudiants attentifs. Il entraperçut un homme qui avait été source de souffrances, deux femmes profondément blessées à ces cotés. Puis de nouveau des enfants, et ses filles adultes. Il vit des lits défait, des corps endormis apaisés de voluptés.

Et puis, il aperçut un point lumineux au loin. Un point progressant vers lui, lentement. De ce point irradiait une étrange sensation. Faite de douceur, de chaleur, de paix, de bien-être. Progressivement, petit à petit, le point se rapprocha de plus en plus. Il formait maintenant un large halo de lumière douce. Seul un point central restait d’une intensité vive, mais qui n’avait rien d’aveuglant. Au contraire, un point central qui présentait une sorte d’attraction. Sur les bords du halo, il aperçut plusieurs silhouettes, mais l’une semblait se détacher, comme marchant vers lui.

Elle, était grande. Ses cheveux, châtain claire, descendaient en longues mèches vers ses épaules. Ses grands yeux noisette riaient en harmonie avec son sourire. Lui, sentit son champ de vision se rétrécir progressivement. Peu à peu, les silhouettes voisines s'estompèrent. Le grand halo de lumière n'illuminait plus qu'elle. Une magie créant mille sensations étranges au niveau de sa poitrine s'était enclenchée. Elle lui tendait la main. Il se leva, quitta son sac de couchage. Il avait vingt-six ans, elle en avait vingt-quatre.

La dépression était importante. Il neigea près de dix jours d’affilés. Et l’aplat, au pied de la paroi rocheuse en surplomb, fut recouvert de près de dix mètres de neige. Le surplomb n’était plus visible. Il était probable que l’été qui suivrait ne parviendrait pas à bout de cette couche de neige. Le refroidissement de la terre était bien engagé. Alors qu’il se voyait marchant à coté d’elle, celle qui avait été l’amour de sa vie, main dans la main, fugitivement, son esprit fut traversé de ces images, vues dans quelque film, construites de quelque lecture, montrant ces hommes, et ces femmes, des temps anciens, amérindiens, quittant les leurs, l’heure venue, pour s’endormir, en paix, atteignant enfin, l’heure éternelle.