Il avait fini par vendre la maison. Ils avaient leur histoire. Ils avaient leurs filles. Mais c’est devant qu’était la vie, pas derrière. On ne reconstruisait pas ce qui avait été. On bâtissait quelque chose de nouveau. Pendant un temps, il avait flotté entre plusieurs eaux. L’appel du large était prégnant. Mais ses filles avaient encore besoin de sa présence. Et puis une autre force, aussi, une force puissante, d’un grand pouvoir d’attraction le retenait, là. Ses amis, amies plus précisément, curieusement il n’avait guère que des amies femmes, semblaient également faire tout pour le fixer là. Pour l’empêcher de s’évaporer. Il ne leur résistait qu’assez faiblement, il faut bien dire.

Il s’était éloigné de sa faculté. Oh, il assurait ses enseignements avec rigueur, mais il s’était désintéressé de toute autre activité au sein de la fac. Il avait commencé à regarder ce qu’il pourrait trouver en Nouvelle Calédonie. Il pouvait y devenir pharmacien remplaçant, ou peut-être y passer quelque mois par an dans le cadre d’un partenariat scientifique entre l’université de Nouvelle Calédonie et sa propre université. Il pouvait aussi regarder du coté de l’hôpital, il possédait une certaine expérience de la mise en place de solutions d’informatique médicale et d’imagerie en milieu hospitalier. Les pistes à explorer étaient nombreuses.

Ses amies, qui étaient aussi ses collègues, avait repris une idée qu’il avait émise quelques années plus tôt, mi sérieux, mi facétieux. « Pourquoi ne te présenterais-tu pas à la fonction de doyen » lui avaient-elles dit. C’était un engagement de quatre ans. Elles le savaient, lui aussi. Il n’était pas dupe de leur objectif, qu’il acceptait, avec un petit sourire intérieur. Finalement heureux de cette marque d’attention qu’elles avaient pour lui. Il hésitait, partager entre l’appel de la fuite, de l’espace, du vide rempli de la mer, et l’amour qu’il avait en lui, qui lui disait de rester là, encore. Il était angoissé à l’idée que cet amour fut vain. Plusieurs mois encore avant le renouvèlement du doyen, l’actuel ne voulait plus poursuivre pour un nouveau mandat. Il se força à exister à nouveau au sein de sa faculté, à y reprendre pied, pour le cas où.

Les mois passèrent. Chacun sur leur chemin, ils se trouvèrent, un peu plus chaque jour, seul à seul avec eux-mêmes. Cette partie du chemin, chacun devait l’explorer de son coté. Ils ne se virent quasiment pas. Ce fut long, parfois douloureux. Les mois se comptèrent en années.

Puis un jour, ils purent se voir. Ils dinèrent ensemble, dans un restaurant, comme ils ne l’avaient plus fait depuis près de deux ans. Ils étaient plus serins, chacun. Et plus libre. Ils parlèrent. De leurs filles. D’eux-mêmes, un peu, pas trop. Leur ainée leur avait fait part de son intention de se marier, prochainement. Ils avaient ri. Dans leurs regards, une petite étincelle avait brillé. Par moment, les battements de son cœur, à lui, s’étaient un peu emballés. Au moment de se quitter, à la fin de la soirée, il lui proposa d’aller marcher, quelques semaines plus tard, un après-midi, du coté des milles étangs. Le cœur un peu pincé, il attendait sa réponse. Et elle accepta.  

À plusieurs reprises ils firent ainsi de longues marches. Dans la campagne, sur les montagnes alentours. Ainsi, rencontre après rencontre, ils apprirent à se connaître à nouveau, l’un l’autre. Un soir, en rentrant d’une longue balade, elle l’accompagna chez lui. Il avait trouvé une petite maison, perdue dans un de ces derniers villages, davantage ruraux encore, que rurbain.

Leur fille ainée était maintenant enceinte. Heureuse de cet état, qu’elle avait retardé jusque là, mais qu’elle appelait de son cœur depuis longtemps déjà. Ils étaient ensemble, chez elle, quand leur fille leur apprit la nouvelle. Ils se regardèrent, l’œil brillant, un léger sourire aux lèvres, une petite pointe d’angoisse devant ce nouvel état, ce nouveau statut, qui les attendait, eux, et leur fille, mais vite balayé par la vague de plaisir qui les gagnait l’un et l’autre. Le cycle des générations, immuable, se poursuivait.

Quelques jours plus tard, ils décidèrent de faire construire une nouvelle maison, pour eux, pour vivre à nouveau ensemble. Le temps des travaux, ils garderaient chacun leur chez eux. Cette nouvelle maison serait écologique, autonome en énergie. Moins grande que leur ancienne maison, elle aurait cependant assez de place pour accueillir enfants et petits-enfants qui s’annonçaient.