Quelques dauphins, nageaient de concert, de part et d’autre de la proue du bateau. Il goutait la paix de l’instant, le silence bruyant de l’océan, le chuintement de l’eau sur l’étrave, et, en tendant bien l’oreille, par instant, comme un sifflement aiguë, venant de quelque mammifère marin.

D’ici une à deux semaines, selon la force des vents, il serait de retour en Nouvelle Calédonie. C’est là qu’il avait décidé de se reconstruire. Il lui eut été difficile d’aller plus loin. Plus loin de ces terres, et bien, de ces terres porteuses de lourds fardeaux. Il avait choisi de les laisser là-bas, justement, ces fardeaux. Il avait attendu que ses filles soient presque au terme de leurs études, tout vendu, laissé son travail, et, trois ans plus tôt, pris l’avion pour Nouméa.

Encore un peu jeune pour prétendre à sa pension de retraite, il lui avait fallut trouver de quoi vivre. L’argent récupéré de la vente de ses biens, de là-bas, était réservé pour l’achat d’un bateau, d’un voilier. Il n’était donc pas question de taper dedans. Il avait un diplôme de pharmacien, il était aussi fonctionnaire et s’était juste mis en disponibilité. Il explora les possibilités locales. Mais à l’heure de l’aspiration à l’autonomie, et même à l’indépendance, d’une frange de la population autochtone, les fonctionnaires venant de métropole n’étaient pas forcément les biens venus. Il avait bien quelques compétences à offrir, mais la rationalité n’est pas toujours principale conseillère en politique.

Bien que n’ayant jamais exercé comme tel, il avait pris soin, avant son départ, d’actualiser sont diplôme de pharmacien, d’un stage de six mois chez un de ses anciens condisciples de la fac. C’est donc en faisant des remplacements, dans des officines, qu’il assura sa subsistance. Cette solution, rémunératrice, lui laissait tout le loisir d’organiser la gestion de son temps. Il travaillait ainsi à terre, entre cinq et sept mois par ans. Il trouvait ses remplacements principalement sur le territoire de la Nouvelle Calédonie, mais aussi parfois sur d’autres iles françaises du Pacifique.

Le reste du temps, il naviguait. Parfois, à la belle saison, si l’argent venait à manquer, il prenait avec lui quelques touristes. Pendant quelques semaines, il les emmenait explorer les lagons, jouir de la sérénité de plages encore vierge d’installation touristique. Il était même arrivé une fois qu’un petit groupe, voulant gouter le charme de la croisière hauturière, lui demande de les conduire de Nouméa jusqu’à Auckland, en Nouvelle Zélande. Il ne prenait jamais plus de quatre personnes, de façon à préserver pour chacun un peu d’intimité dans l’espace restreint du bateau.

Il était allé acheter ce bateau aux États-Unis, profitant du fort différentiel entre l’euro et le dollar. Il n’aimait pas cette société de l’argent, c’est donc sans une once d’état d’âme qu’il joua de ses aberrations économiques à son propre avantage. Il mit à profit son pouvoir d’achat en dollar, bien supérieur à celui en euro, non pas pour prendre un bateau plus grand, mais pour avoir un bateau de la plus grande sureté possible, et d’un confort, certainement pas luxueux, mais fonctionnel.

Il avait fait faire une coque dont la structure était conçue pour résister aux coups de boutoir des mers proches de l’antarctiques. Elle pourrait supporter les pressions engendrées par plusieurs tonnes d’eau en furie. Le bateau était quasiment autonome sur le plan énergétique grâce à une motorisation mixte diesel-électrique. L’hélice à pales rétractables actionnée par le moteur électrique fonctionnait en mode propulsion, en mode dynamo pour recharger les batteries d’une pile à combustible, ou de façon neutre, les pales rétractées. La partie diésel du moteur, n’était qu’un dispositif de secours destiné à n’être jamais utilisé. Une parti du pond était recouvert de plaques photovoltaïques et le sommet du mat ainsi que le bastingage arrière portaient deux éoliennes. La pointe arrière de la quille était également équiper d’une hélice à pas rétractable destiné à la production d’électricité.

Il s’était nourri avec une certaine délectation de ces huit mois de solitude en mer. Mais maintenant, il était contant de rentrer sur Nouméa. Il avait commencé à faire sien ce nouveau havre. Et puis, normalement, il y retrouverait celle qui depuis bientôt deux ans accompagnait sa vie. Elle avait été sa passagère, parmi quelques autres pendant un périple de trois semaines. À sa surprise, un mois plus tard, il l’avait croisée, à la terrasse d’un café. Elle n’avait pas regagné la France. Elle l’a invité à sa table. Ils ont parlé, beaucoup. Elle aussi, semble-t-il, était d’une certaine façon, une rescapée de la vie. Lui, l’invita, cette fois, sur son bateau. À deux, ils firent le tour de la Nouvelle Calédonie, visitèrent les iles voisines. Les semaines, puis les mois, passèrent. Elle était toujours là. Quand il parti pour son tour du monde en solitaire, elle lui dit qu’elle l’attendrait. Malgré le net, ils étaient convenus de ne pas rester en contact. Son expérience de solitude devait être totale. Le réseau n’était là que pour la sécurité et les informations techniques, rien d’autres. Seule concession, il avait accepté qu’elle puisse suivre sur son écran à elle, sa progression, donnée en continu par Galileo. C’était aussi un facteur de sécurité. Cependant, c’est avec un léger pincement d’appréhension au cœur qu’il arrivait au terme de son voyage.

Il savait que maintenant il était en mesure de faire face, quelque soit la situation à son arrivé. Trois jours plus tôt, pour la gestion de son anneau, il avait prévenu la capitainerie du port de son arrivée imminente. Ayant franchi la première jeté, il inspectait les pontons aux jumelles, afin de vérifier si la capitainerie avait pu libérer son anneau. Sinon, il lui faudrait mouiller, peut-être quelques jours, le temps que le visiteur libère la place. Mais en fait, il aperçut sa place, libre. Et surtout, assise sur le bord du ponton, les jambes ballantes, en appuis sur ses poignets, légèrement en arrière, il la vit. Ses cheveux étaient plus longs, leurs pointes voletant sous la brise légère. Elle portait un chapeau, à bord large, des lunettes de soleil. Et puis elle porta une main au dessus de ces yeux en visière, tournant la tête dans sa direction. Et lentement, elle leva la main, en un signe discret. Dans le jour finissant, une lueur nouvelle lui était apparue.