Dans les évènements de cette période, il y eut donc le débarquement de ce troisième larron, qui outre la remise en cause de sa conception du monde, allait aussi se révéler bien envahissant. De dépit, il baffa un petit innocent dans sa poussette au pied de la tour qu’ils habitaient, ce qui lui valu une course poursuite par le frère ou la sœur du bébé en question, jusqu’à la porte de leur logement. Mais là, en lieu et place du secours parental attendu, le frère ou la sœur poursuivant ayant exposé de quoi il en retournait, ce fut à une copieuse fessée qu’il eut droit, assortie d’une obligation d’aller s’excuser après de la maman du bébé baffé. Ce deuxième point fut bien sûr le plus mortifiant.

De façon concomitante, ses parents achetèrent une vielle bâtisse, dans un village, à la campagne. Le toit du corps principal d’habitation était effondré, mais les murs étaient sains. Il y avait un bâtiment adjacent, une immense grange avec une étable et une écurie, ainsi qu’un très grand terrain. C’était une ancienne ferme désaffectée depuis plusieurs années déjà qu’ils avaient achetée pour une bouchée de pain et dont ils firent refaire la toiture.

Pitou avait grandi. C’était maintenant un jeune chat de presque un an. Pépé ne voulait pas qu’il reste à cause de la chatte, sa mère. Le garçon de bientôt six ans ne comprenait pas pourquoi, mais le verdict était manifestement sans appel. Maman non plus, ne voulait pas de Pitou à l’appartement. Ce fut donc direction la campagne pour le jeune chat. Et ce fut aussi, pour le garçon, le plaisir de partir tout les samedis et les dimanches à cette maison de campagne.

Parce que pour le reste, du moins les premières années, il n’y trouvait pas grand-chose de génial à cette maison. Elle était froide. Elle était sombre. Il n’y avait que de l’eau froide et les cabinets, c’était dans une baraque en bois, derrière la grange, avec juste un trou sur une planche en bois et où ça sentait pas bon, mais alors, pas bon du tout.

En plus, il y avait plein de cochonneries partout dans la cour, et il fallait aider papa à nettoyer. Il fallait mettre dans un seau des tessons de poterie et plein d’autres saletés mélangés à de la terre salle, dans un seau. Il ne veut pas le faire. Il a horreur de la saleté. Ça lui donne envie de vomir. Mais il est obligé. Il ne comprend pas pourquoi on l’oblige comme ça. Il ressent une haine profonde, d’autant plus frustrante, que maintenant il a compris qu’il deviendra grand, certes, mais que son père resterait grand, et que donc, le plan consistant à attendre l’inversion des âges pour lui faire subir se qu’il lui faisait subir, n’était plus envisageable.

Alors, dans cette maison, loin de tout, Pitou était son grand réconfort. Le jeune chat lui rendait bien cet attachement. En fait, ils étaient toujours ensemble. Quand il arrivait, le samedi, à peine était-il descendu de la voiture, que Pitou arrivait en courant pour venir se frotter à lui. Le jeune chat ne lâchait plus les semelles du jeune garçon de tout le weekend.

Après l’école maternelle, en même temps que vint le petit frère, arriva le temps de la grande école, du cours préparatoire. L’annonce de la grande école fut source à nouveau d’une profonde angoisse. Il se souvenait bien de l’école des grands, près de la boulangerie de Pépé et Mamie, avec les bonnes-sœurs. Mais dès qu’on lui eut expliqué qu’il n’y avait pas de religieuses, et que cette fois il apprendrait à lire pour de bon, pas seulement les lettres toutes seules, mais tous les mots, il fut non seulement rassuré, mais également super enchanté. C’est une maîtresse qu’il avait. La première fois qu’il la vit, il fut impressionné. Elle avait l’air sévère. Elle avait bien une jupe, mais elle avait aussi, assez bizarrement, une chemise, une veste et une cravate comme les hommes. Un jour, de façon tout aussi surprenante, elle le prit sur ces genoux. Ce n’était pas habituel. Il ne l’avait jamais vu faire ça avec les autres enfants de la classe. Elle était sévère, mais gentille quand même. Sur ses genoux, donc, elle lui demanda s’il était contant d’avoir un petit frère. Étonné par la question il ne savait pas trop quoi répondre. Il n’était pas enchanté de la chose, c’était le moins qu’on puisse dire. Mais instinctivement, il sentait que ce n’était pas la chose à dire comme ça. Et puis il y avait cette cravate, qui était là, juste sous son nez, ce machin d’homme, alors qu’elle était une femme et qui l’intriguait depuis que l’école avait commencée. N’y tenant plus, il ne put s’empêcher de lui demander « pourquoi tu portes une cravate, comme un homme ». Elle lui répondit, dans un grand éclat de rire, « mais parce que j’aime bien, tu n’aimes pas toi ? ».

Ce fut une année d’école heureuse, il avait appris à écrire, non, à calligraphier en fait. Il savait lire, compter. Il y avait juste un petit truc, mais qui ne posait pas vraiment de problème, comme il dessinait les mots, plus qu’il ne les écrivait, comme il était d’une extrême minutie, et bien, il lui fallait un peu plus de temps qu’aux autres pour finir. Mais le résultat était sans comparaison avec ceux des autres.

Il découvrit aussi la neige qui fut abondante. C’est quelque chose qui n’existait pas en Algérie. Il en avait jusqu’aux genoux. C’était rigolo. Son père l’emmena sur une colline voisine, où on construisait une nouvelle faculté, lui avait-il expliqué. Sur la pente ils firent de la luge, un machin qui glisse sur la neige, mais qui se retourne et qui fait rouler dans la neige. C’était vraiment un truc super la neige. Et pour le coup, son papa, là, était vraiment super, lui aussi.

Son père, faisait son année de stage de professeur. Il enseignait, comme sa maîtresse, mais à des très grands élèves. Seulement ce stage ne durerait qu’une année. L’année prochaine il faudrait déménager encore. Il ne comprenait pas pourquoi on devrait encore changer de lieu, mais apparemment, son père ne pourrait pas continuer à travailler au même endroit.