Cinq jours. Son âme s’est échappée de lui-même. Il a perdu la maîtrise de son espace-temps, de son être. À travers le maelström qui l’a absorbé, subsiste un fil. Un fil ténu qui le relie encore aux choses et aux êtres. Alors, pas à pas, avec de l’aide, en suivant ce fil, il parvient à s’extirper de la brèche où il vient de trébucher.

Cela fait maintenant deux ans que leurs chemins ont divergés. Il vient d’avoir cinquante ans. Elle en avait quarante six. Leur seconde fille avait eu dix-huit ans six mois plus tôt et venait d’obtenir son bac. Elle lui avait dit qu’elle avait besoin de vivre seule. Que ce n’est que seule qu’elle pourrait entreprendre la piste qui lui permettrait d’apaiser sa souffrance. Que toutes souffrances extérieures ne pouvaient que parasiter ce parcours qui s’annonçait long et sans doute pour partie douloureux.

Il lui fallut du temps, à lui, pour intégrer cette nouvelle dimension de son existence. Il avait dompté, ou du moins il pensait avoir dompté, sinon apprivoisé, ses démons à lui, ses propres souffrances, dans la construction de cette vie à deux, puis trois, puis quatre. Certes, dompter n’est pas supprimer, n’est pas effacer. Mais c’est néanmoins une forme de victoire, même si elle n’est que partielle. Et en matière d’existence, elle permet de vivre. C’est du moins ce qui lui avait perçu.

La concernant, il savait qu’elle, n’était pas parvenue à juguler ses diables intérieurs. La souffrance était trop forte. Occupé à assurer le quotidien de quatre, à faire grandir leurs filles, à domestiquer son être intérieur, il n’avait pu prendre soins d’elle autant qu’il en ressentait le besoin, le désir. Il avait imaginé, le temps venant, les oisillons commençant à voler par eux-mêmes, ses fantômes apprivoisés dans un ultime affrontement, que le moment où ils pourraient prendre soins d’eux, où il pourrait prendre soins d’elle, était proche. Il avait pensé, qu’enfin, le fil mêlé de leurs existences allait maintenant leur appartenir.

Et puis le brouillard épais s’était brusquement abattu. Les enclos bâtis pour contenir ses démons s’étaient entrouvert de brèches par endroits. Son âme se trouva à nouveau pris dans cette chape de plomb noir et brulant qui était son quotidien avant qu’elle ne vienne l’illuminer, l’apaiser.

Il se passa huit mois entre l’annonce de la décision et le départ effectif. Le temps de régler les questions pratiques et matérielles. De trouver un nouveau logement à acheter pour elle. Huit mois sous un ciel gris, mais sans grain particulier. Huit mois sans qu’il comprenne vraiment, qu’il ne sut qu’accepter, en tentant de préserver un infime lien. Huit mois d’un quotidien dans un temps et un espace suspendu.

Il a gardé leur maison. Leur deuxième fille habite avec lui. Parce qu’elle a gardé sa chambre, ses habitudes. Peut-être aussi parce qu’elle a vu sa fragilité, à lui, à son père. Une vie nouvelle s’est organisée. Dans un autre temps et un autre espace, mais tout autant suspendu.

Pendant ce nouveau temps, il a gardé un contact avec elle. De loin en loin. Leurs filles, les impôts qu’ils continuent à payer ensemble, ils sont séparé, mais pas divorcé, ont servi de prétextes. Ils se sont vus, ont mangé ensemble au restaurant, plusieurs fois. Les prétextes, vite expédiés, ou gardés pour un moment plus tardif, mais bref, ils ont parlé d’eux, de leurs vies, enfin, d’une part de leurs vies. Ils se sont souris. Les coins des yeux ont parfois été humides. Ils ont ri.

Il a mis des chantiers en œuvre, pour remplir ce temps et cet espace. Mais malhabile, englué dans sa stase, il s’est beaucoup planté. Et puis le destin s’est mis de la partie aussi. Ce printemps, c’est par un notaire, un mois après son enterrement, qu’il a appris la mort de son père. L’été dernier, sa mère à elle, sa belle-mère à lui, a eu la fantaisie de disparaitre en montagne. Pour n’être retrouvée, et portée en terre, qu’en ce début d’été …

Alors, une partie de ses étais, ont faibli. Il a un temps perdu pied, entrainé par le flot de la vie. Cinq jours. Puis le courant l’a laissé sur la rive. Exsangue. L’âme vide. En apparence, du moins. Il a agrippé un rocher, puis un autre, pour remonter un peu plus haut sur la rive.

Il est maintenant assit. Là. Sur ce rivage de l’existence. La vision encore trouble, mais plusieurs déchirures faisant jour dans le voile de brume qui l’entoure, il recommence à entrevoir plusieurs chemins. Il ne quitte pas des yeux celui qui peut se rapprocher du sien, à elle. Mais il voit les autres, il sait la présence multiple des possibles de la vie. Par la magie de l’esprit, il voit aussi qu’avancer sur un chemin, n’éloigne pas forcément, ni ne rapproche non plus systématiquement, des embranchements de la destinée. Chaque pas, ouvrant autant de possibles qu’il en clôt.

Il observe, étudie chaque piste, retrouve ses forces, et se remet en route.