Son père, anticipant la débâcle à venir, avait programmé le retour en France des siens. Sa femme venant de métropole, cela facilitait les choses. Sans doute, le transfert de dossier de la Faculté d’Alger vers la Faculté en France dut prendre quelques temps et soulever quelques complications administratives, notamment en raison du statut d’ipésien, c'est-à-dire de déjà salarié de l’éducation nationale, de son père. Toujours est-il, que son père ne partait pas avec lui. C’est avec sa mère et sa jeune sœur qu’il monta dans l’étrange engin dont il savait qu’il était capable de voler dans le ciel.

Facétie de la mémoire, quarante six ans plus tard, l’homme de cinquante ans serait prêt à juré ses grands dieux qu’il fit alors du vélo, ce fameux petit vélo bleu si difficilement maitrisé, dans la travée de l’avion, et ce sans les roulettes arrières de stabilisation. Relativité du temps aussi, deux heures et demie de vol, à quatre ans, c’est affreusement long. La vue, par le hublot, d’une mer sans fin, dans toutes les directions, est quelque chose d’un peu inquiétant. Il y eu la vue d’une terre, les Baléares croit-il se souvenir, puis de nouveau l’eau sans fin, et enfin la terre. Cette terre de France inconnue, mystérieuse. Celle ou se rendait régulièrement sa Mamée.

On lui avait dit qu’il y avait déjà vécu, pendant le service militaire de son père. Mais cela était au-delà de sa mémoire. Cela relevait du mythe. Il savait que c’était une nouvelle vie qui l’attendait là. A l’arrivée, il trouverait Pépé et Mamie, des équivalents de Mamée, mais il ne comprenait pas ce que cela pouvait signifier. Et puis, un point inquiétant quand même, son père était resté là-bas, de l’autre coté de la mer.

Une nouvelle vie s’organisa.

Un point super génial d’abord, Pépé était pâtissier et Mamie vendait ses gâteaux. Mais surtout, de temps en temps, on avait le droit d’en demander un et de le manger. On n’avait pas le droit de se servir. Les clientes du magasin n’auraient pas aimé qu’un petit garçon aille trifouiller dans le présentoir des pâtisseries. Le moka, c’était le nom du truc que le petit garçon préférait. Quand il était autorisé à demander un gâteau, c’était toujours celui-là qu’il réclamait. Il y a un autre bidule que font les pâtissiers, et qui est tout autant génial, ce sont les glaces. Et Pépé fabriquait de la glace à la pistache, d’un beau vert tendre, comme lui seul a su en faire. Cette glace unique, le petit garçon, en grandissant ne la retrouva jamais. Sa saveur, sa consistance, demeurent à jamais un secret de sa mémoire.

Derrière le magasin, il y avait la salle à manger-salle de séjour, avec une grande table et plein de chaises, puis la cuisine. Dans cette salle à manger, il y avait un drôle de truc accroché au mur. Un machin qui sonnait parfois. Et quand ce bidule sonnait, il fallait en prendre un morceau dans la main, un morceau qui était relié au reste du truc accroché au mur. Et ce morceau, on le mettait près de l’oreille et près de la bouche, et on pouvait entendre des gens et même leur parler. C’était vraiment un pays magique la France. Déjà qu’elle fabriquait des machine volant dans le ciel, en plus on y trouvait des choses pour parler aux gens qui ne sont pas là.

Mais la France, c’était aussi un peu comme l’Algérie. Et on y retrouvait des obligations beaucoup moins drôles, comme celles qu’il y avait en Algérie. Et pour un petit bonhomme de quatre ans et demi, et bien, la principale de ces foutues obligations, c’est cette cochonnerie d’école. Sa maman fut toute heureuse de lui montrer l’école ou elle était allée, à une petite centaine de mètre, dans une petite rue, débouchant presque en face du magasin. Mais là, stupéfaction, crise d’angoisse, début de larmes, dans la cours, c’était apparemment l’heure de la récréation, il y avait des enfants, des grands, beaucoup plus grand que lui, mais surtout, il y avait des religieuses. C’est une véritable terreur qui s’empara du petit garçon. Incompréhensible pour sa maman, et incomprise, par sa maman.

La chance est quand même parfois au rendez-vous, l’école des petits était un peu plus loin, en bas de la rue, sur les quais, face à la rivière. Mais surtout, l’école des petits était dépourvue de religieuse. Le soulagement, fut à la hauteur de l’angoisse antérieure. Il dut manger à la cantine, avec sa petite sœur. Il ne comprit pas pourquoi, l’école était à deux pas de la maison. Mais il y trouva une maîtresse merveilleuse, une mamie elle aussi, avec la même tendresse que sa Mamée.

A coté du magasin, il y avait un couloir. Un couloir qui s’enfonçait dans les entrailles de ces immeubles mitoyens anciens des vieux centres-villes. Ce couloir conduisait vers un lieu magique, l’antre où officiait Pépé, là où il fabriquait les mokas, là où dans une machine munie d’une grande pale tournante il fabriquait la glace à la pistache en versant tout un tas de truc. Pépé et son four, c’est comme ça qu’on appelait cet endroit étaient toujours blanc, plein de farine.

Il y avait aussi une chatte, et bientôt, tout une flopée de petits chatons. C’était génial. Pourtant Pépé ne semblait pas très content. Il rouscaillait, ne voulant pas que le petit garçon joue avec. Il devait en débarrasser la maison. Drame en perspective, pleurs sans fin. Et un petit chaton fut épargné. Pitou, tel fut son nom. Les chats ne sont pas réputer s’attacher spécifiquement à un humain. Pourtant, celui-ci, sachant peut-être à qui il devait la vie, noua bien une relation privilégié avec le petit garçon. Du petit garçon, il accepta ce que de nul humain un chat n’accepte. Jamais, le petit garçon ne fut ne serait-ce qu’effleurer par une griffe de Pitou.

Dans cet entre-deux, son père lui manquait bien sur, mais la pâtisserie et la maison de ses grands-parents offrait bien des compensations. Le danger des religieuses avait été écarté. Et il avait même découvert une nouvelle tante. Elle était jeune et rigolote. Il y avait juste un truc bizarre, c’était manifestement une femme, mais elle était habiller comme les militaires. Pourtant il avait cru comprendre que seuls les hommes faisaient un service militaire, comme sont papa avant qu’ils retournent en Algérie. Mais bon, elle apportait toujours des cadeaux, et ça c’était vraiment le top.

Un autre truc surprenant pour le petit garçon, il avait vu son Pépé se barbouiller le visage d’une mousse blanche, puis enlever la mousse avec une espèce de couteau pliant. Pépé lui avait expliqué que c’était pour que son visage ne pique pas. Ne voulant pas non plus avoir le visage qui pique, le petit garçon s’avisa un jour de grimper sur tabouret, devant le lavabo et la glace. Le couteau bizarre était là. Il le déplia. Et l’appliqua sur sa joue. La brulure fut intense. Le sang abondant. Il ne se souvient plus du reste, mais aujourd’hui, en y regardant de prêt, sa jour porte toujours une légère cicatrice, témoignage de cette première tentative de rasage au couteau à l’âge de quatre ans et demi.

Puis un matin, il sentit un objet poser à coté de son visage. En ouvrant les yeux, il vit un char d’assaut miniature. Puis, à peine plus loin, ce fut le visage de son père. Une sensation de bonheur le submergea. Mais en même temps une sourde inquiétude le saisie. Il sentait qu’il allait devoir quitter cet endroit auquel il s’était adapté. Mais aussi qu’il allait à nouveau devoir obéir, plus qu’il n’y avait été contraint ces derniers mois.