De même, l'école libre, en ce temps là, était constructive de liens solides. Montrés du doigt et plus ou moins méprisés par les jeunes gens de l'école publique, ceux du privé nouaient également entre eux des solidarités dépassant par la suite les champs disciplinaires.

Il se trouve que lui avait un "pays" en Fac de Math, comme elle, avait une ancienne condisciple, également en Fac de Math. C'est cette improbable rencontre de deux tierces personnes, croisement étranger à lui comme à elle, qui devait faire se rencontrer leurs chemins.

Le 22 juillet, cette année là était un vendredi. Vendredi, fin de la semaine de travail, soir de fête.

Son copain, à lui, lui avait proposé de retrouver deux copines, pour la soirée. Il s'était dit pourquoi pas. Sa copine, à elle, lui avait demandé de l'accompagner. Cette copine devait retrouver un copain de fac, enfin c'était plus qu'un copain, mais l'histoire était un peu compliquée. Le gars bien qu'encore étudiant, avait déjà été marié, était déjà divorcé, mais revoyait de temps à autre son ex, et elle entre temps. Elle avait envi de le voir, mais pas seule.

C'est comme ça, que lui, et elle, ont vu leurs sentiers, mû par une force invisible, se rapprocher, se côtoyer, se toucher, puis se fondre.

Dans la douceur de ce début de soirée, lui et son pote étaient attablés au bar de l'U, en face de la Fac de Lettre. Le jour fini tard en juillet. Le soleil était encore vif. Elles arrivèrent, elle, et son amie. Elle, était grande. Ses cheveux, châtain claire, descendaient en longues mèches vers ses épaules. Ses grands yeux noisette riaient en harmonie avec son sourire. Lui, sentit son champ de vision se rétrécir progressivement. Peu à peu, les tables voisines et leurs occupants s'estompèrent. Les derniers rayons du soleil couchant n'illuminaient plus qu'elle. La magie des phéromones créant mille sensations étranges au niveau de la poitrine s'était enclenchée.

Les lueurs du petit matin les avait vus s’endormir, chez elle, épuisés.

C’est le cœur nimbé d’une douceur de vivre qu’il se réveilla ce matin là. Enfin, en fait de matin, il n’était pas loin de midi. Elle habitait un petit appartement sur deux étages. Un salon, une cuisine et la salle d’eau au troisième étage d’un immeuble ancien du centre vile, et une chambre sous les toits, à laquelle on accédait par un escalier tout ce qu’il y avait de plus raide. Le charme du vieux mêlé à l’insouciance de la jeunesse et de la vie étudiante.

Lui habitait un tout petit appartement, au-dessus d’un atelier de mécanique, récent, mais sans vraiment de caractère quoi qu’un peu amusant, si l’on aime le style maison de poupées. Il touchait presque le plafond de la tête et le logement devait faire une dizaine de mètres-carrés. Le quartier, vers les limites extérieures de la ville, sur les hauteurs, n’était pas désagréable.

Comme bien souvent, ces premiers pas, cote à cote, furent emplis de quiétude et de bien-être. Les tourments et les angoisses de la vie repoussés vers les périphéries de l’âme pour un temps.

Il y eu le festival d’Avignon, en compagnie du copain du premier soir, et de son ex-femme, mais bientôt à nouveau future femme. Puis direction la méditerranée, le var, dans les environ de Hyères. Chez son père à lui.

Là, il y avait, outre son père, la jeune femme de ce dernier avec ses deux jeunes enfants de 5 et 3 ans, ainsi que sa grand-mère, Mamée, toujours vaillante, à 78 ans.

« Alors, cœur d’artichaut, elle est bien mignonne ! Lui dit-elle quelque jours après leur arrivé, le visage illuminé d’un grand sourire et l’œil un peu canaille.
- Ah, Mamée, tu viens de rencontrer la maman de tes futurs arrières petits-enfants. » Lui répondit-il, le regard brillant de mille étincelles.

Plage, soleil, bateau, promenade, jeux avec les enfants. Quelques jours hors du temps. Et peut-être hors de la réalité, hors d’une certaine réalité.

Et puis, ce fut l’heure du retour. Sur la route, dans la voiture, son visage, à elle, était un peu sombre. Lui jetant quelques regards en coin, de loin en loin, il sentit son cœur pris dans une sorte d’étreinte. Une sensation mainte fois ressentie, redoutée, qui vous engloutit sans que ne voyiez rien venir, sans comprendre. Il lui demanda ce qu’il y avait, avec un creux au ventre, redoutant la réponse, n’ayant rien perçu de ce qui l'avait assombri, elle. Prenant conscience de son trouble, son visage s’adoucit, un sourire l’éclaira à nouveau, et elle le rassura. Le voyage se poursuivit, mais il vit bien, de temps à autre, lorsqu’elle se laissait aller à ses pensées, les ombres envahir par instant son visage.

Une nouvelle vie s’organisa. Il laissa chez elle sa brosse à dent et son rasoir. Puis peu à peu, chaque semaine, puis chaque jour, un peu plus de ses affaires.