Le souffle court, encore haletant, il ouvrit enfin les yeux. Un masque de plomb lui tomba sur le visage. Soulagé d’échapper aux angoisses du sommeil, il était de nouveau confronté à la réalité d’une nouvelle journée. Une journée identique à la précédente. Et probablement semblable à celle qui suivrait.

Il avait cinquante ans. La forme avait un peu changé. Mais l’angoisse de vivre était assez semblable à celle qui remontait au plus loin de ses souvenirs. Enfin, angoisse n’était peut-être pas le mot juste. Ou du moins, ce mot, angoisse, ne s’appliquait-il que partiellement. Son angoisse, n’était qu’un instant, fugitif, lors du retour de la conscience, au réveil. C’était l’angoisse de faire face à une nouvelle journée de souffrance, avant l’acceptation du destin et de cette nouvelle journée. Il n’y avait nulle peur en lui, juste un sentiment d’étreinte, un peu douloureux, au niveau du cœur, suivit d’une profonde mélancolie.

Son plus ancien souvenir était un monde de ténèbres. Un lieu sombre et sans lumière. Un immense dragon bipède, mesurant cinq ou six fois sa taille, affublé d’une blouse grise et d’un tablier de cuisine s’emparait de lui pour le retenir prisonnier. À l’âge de deux ans et demi, sa mère malade, il dut passer trois mois en pension chez une dame, étrangère à sa famille. Son père, faisant alors son service militaire, deux ans, c’était la guerre d’Algérie, devait faire face à une dépression post-partum sévère de son épouse. La naissance de sa petite sœur avait été périlleuse, pour elle-même et pour leur mère. Problème de rhésus. Il n’y avait donc pas eu le choix.

Petit garçon, il n’aimait pas trop être avec les autres enfants. Plus grand que la moyenne, paraissant plus que son âge, il se faisait rabrouer par les mamans un peu couveuses des autres enfants qu’il approchait, craignant que ce grand ne s’en prenne à leur progéniture. Il comprit vite le risque que représentait la fréquentation de ces jeunes humains. Il préféra s‘en tenir à distance.

À cette époque là, il vivait en Algérie. Au retour de son service militaire, son père avait passé le concours des IPES. Il avait donc repris ses études en étant payé, pour devenir plus tard professeur.

Il traversa ces années de plomb pour l’Algérie dans l’insouciance de la petite enfance. La guerre se traduisit pour lui par deux épisodes qui paradoxalement ne l’effrayèrent en rien. Il les vécu même de façon épique. Ce furent deux fusillades. L’immeuble à coté de celui où il habitait, avait été réquisitionné pour loger des gendarmes mobiles. L’une des deux fusillades eut lieu de nuit. Son père les avait tous réunis, sa mère, sa sœur et lui, dans la salle d’eau qui était une pièce borgne située de façon centrale dans l’appartement, donc sans mur donnant sur l’extérieur du bâtiment. Il avait en plus tapissé les murs avec les matelas de leurs lits. De cet incident, lui restait un souvenir d’excitation et de jeux. Il en est de même pour la seconde fusillade, qui elle, eut lieu de jour alors qu’avec d’autres enfants il jouait dehors. Les adultes les firent revenir vers l’immeuble puis les appartements en rampant au sol. Les escaliers et les paliers d’accès aux appartements étaient extérieurs mais les rambardes étaient en béton plein, sans jours contrairement à des rambardes de fer forgé. Enfant totalement inconscient du danger, il attendit avec impatience la fusillade suivante et fut déçu qu’il n’y en ait pas eu d’autres. Il a eu de la chance. Il a eu droit à l’excitation du jeu, en étant épargné par les vrais horreurs de la guerre dont il n’a jamais vu le sang.

L’Algérie, se fut de bons moments, il y eut la mer avec sa plage de sable blanc et le bateau, un youyou, pas une barque à fond plat, comme celles qui peuplent nos rivières et nos étangs, mais une embarcation courte, de mer, à tableau arrière et équipé d’avirons. À pas encore quatre ans, il nageait comme une anguille, avec masque et tuba à la recherche d’oursin dans les rochers bordant la plage, qu’il signalait à son père.

Les visites chez sa grand-mère paternelle, sa tante et ses cousines furent un autre aspect de la douceur de vivre de ces années là. Un jour, chez sa tante, son oncle en slip, sortant des toilettes, et lui, lui demandant, hilare, pourquoi son slip portait la trace d’une goutte au niveau du zizi …

Sa grand-mère, allait régulièrement en métropole. Les départs étaient toujours un peu chargés de l’angoisse de ne plus revoir cette Mamée, si douce, si gentille, emportée par ce grand machin blanc volant dans le ciel, il parait qu’on appelait ça une caravelle. En revanche, les retours, l’attente à Maison Blanche, l’aéroport d’Alger, étaient un grand moment de bonheur.

L’Algérie, ce fut aussi des instants émotionnels plus lourds.

Très tôt rebelle, il se trouva pris dans une course poursuite avec des bonne-sœurs. Il était dans une école maternelle tenue par des religieuses, et déjà la structure scolaire ne lui plaisait guère. Il avait donc décidé de rentrer chez lui, ce qui ne semblait pas convenir à ces pauvres femmes qui face à sa volonté farouche n’ont eu d’autre choix que de courser à deux ou trois un petit garçon de trois ans et demi pour l’empêcher de partir. Il a gardé de cette époque et de cet épisode, pendant de nombreuses années une peur, puis une répulsion profonde des religieuses, et mêmes des religieux de toutes sortes.

Lui et sa sœur, avaient reçu, pour une occasion quelconque, de beaux arrosoirs en plastique pour compléter l’équipement de plage constitué de pelles, de râteaux, de sauts et moules diverses. Mais voilà, un jour, s’étant disputé pour une raison enfantine avec sa petite sœur, pour le punir, son père dans une grande colère, avait pris une paire de ciseaux, les arrosoirs, et les avait consciencieusement découpés, avant de l’enfermer dans un placard. Son père s’était confondu ensuite en excuse. Certes l’enfant fut un peu rassuré, mais la sombre et poignante étreinte du cœur avait été rude. L’angoisse sourde des jours d’abandon, la terreur de la séquestration venaient de faire une nouvelle incursion au fond de son être.

Quatre ans, ce fut l’apprentissage du vélo. Un beau vélo bleu, aux roues larges. Ce fut dur, rude, déjà que ne pas aimer être en présence des autres petits enfants semblait étrange à ce père, il n’était pas question de ne pas y arriver avec ce foutu vélo. Alors le petit garçon s’est accroché, il a séré les dents. Il était moins difficile de faire face à la peur de tomber et de se faire mal qu’à l’angoisse d’être à nouveau abandonner par ce père mélange d’amour et de colère terrible.